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« Fusion » sino-française dans le nucléaire civil
 
Centrale nucléaire de Taishan, construite conjointement par CGNPC et EDF, qui est entrée en opération le 16 septembre 2013. (CNSPHOTO)

La Chine est un « atelier mondial » qui, pour assurer sa croissance, dévore goulûment les ressources énergétiques. Au début du siècle, cette puissance est devenue la première consommatrice d'énergie au monde, dépassant les États-Unis. Selon l'Administration nationale de l'énergie de Chine, le pays aurait consommé 5 320 milliards de kWh d'électricité en 2013, un chiffre en constante et nette hausse. Cette électricité, pour plus des trois quarts, provient de centrales thermiques, fonctionnant encore majoritairement au charbon.

Mais depuis quelques années, conscient de l'impact des émissions de CO2 et autres rejets sur la santé humaine et sur tout l'écosystème, le gouvernement chinois prend des mesures pour limiter la pollution. Histoire de ne pas mettre un frein à l'essor du pays, il convient de diversifier la structure énergétique, une solution permettant à l'industrie nucléaire de tirer son épingle du jeu. Bien que souvent montrée du doigt car impliquant de hauts risques, des déchets radioactifs délicats à traiter ainsi que d'importantes dépenses initiales, la filière nucléaire permet une importante production d'électricité, des rejets moindres en CO2 et une plus grande indépendance vis-à-vis des ressources fossiles limitées.

Le choix du nucléaire malgré les risques

La puissance atomique a d'abord été étudiée en Chine à des fins militaires, en collaboration avec l'Union soviétique. C'est en février 1970 que le premier programme électronucléaire civil a fait son apparition dans le pays, sous l'initiative du premier ministre de l'époque Zhou Enlai. En 2007, la Commission nationale pour le développement et la réforme a fixé pour objectif à la Chine d'atteindre une puissance installée comprise entre 40 et 70 GW d'ici 2020. En d'autres termes, de faire progresser la part du nucléaire dans la production nationale d'électricité, aujourd'hui de 2 %, jusqu'à 4-6 % d'ici 2020. Et l'objectif devrait être largement atteint, puisqu'en 2013, la puissance installée du pays avait déjà passé la barre des 50 GW.

Mais alors que la Chine mise sur le nucléaire pour se fournir en électricité, renforçant à travers ce filon sa collaboration avec la France, cette source d'énergie est controversée dans le monde entier, principalement pour le lot de risques qu'elle suppose (accidents nucléaires, détournement de matière radioactive au profit du terrorisme, impacts environnementaux découlant de l'exploitation des mines d'uranium, gestion aléatoire des déchets radioactifs). L'épisode de Fukushima, survenu le 11 mars 2011, a relancé la polémique. Des pays comme l'Allemagne et la Suisse ont décidé une sortie du nucléaire civil, à l'instar de certains de leurs voisins qui les avaient précédées.

La Chine, quant à elle, a, non sans hésitation, choisi de poursuivre son programme, en tablant sur des technologies de 3e génération, voire de 4e génération – exemple du dernier réacteur haute température HTR-PM développé notamment par l'université Tsinghua – plus productives et plus sûres. À l'heure actuelle, la Chine compte 21 réacteurs nucléaires déjà opérationnels répartis sur 7 sites électronucléaires ; 28 réacteurs sont en cours de construction, faisant de la Chine le pays au programme nucléaire le plus ambitieux du monde.

Des experts estiment que la Chine, un immense pays, a besoin du nucléaire pour pouvoir garantir un confort moderne à l'ensemble de ses habitants. Mais les risques, parfois abscons, liés au nucléaire et à la radioactivité soulèvent pourtant l'opposition d'une partie de la population mondiale, qui craint un nouveau Tchernobyl ou Fukushima. Le danger se fait ressentir d'autant plus en Chine : l'eau étant nécessaire au refroidissement des réacteurs, les centrales nucléaires sont disséminées sur la côte est du pays, là où se concentre également un grand nombre d'habitants.

Un autre sujet d'inquiétude concerne le démantèlement des centrales une fois leur « date de péremption » dépassée, ainsi que le stockage des déchets radioactifs y afférents. Il s'agit de domaines dans lesquels la Chine, tout jeune pays nucléarisé, n'a pas encore d'expérience. Mais en l'occurrence, elle va pouvoir s'inspirer des différentes méthodes appliquées il y a déjà bien longtemps aux États-Unis, en Russie, au Japon, ainsi qu'en France.

Déjà 30 ans de coopération dans le nucléaire civil

En comparaison, en France, 76 % de l'électricité produite est de source nucléaire. Berceau des entreprises Areva, EDF et Alstom, la France jouit d'une grande expertise en matière de nucléaire civil, des compétences dont a déjà bénéficié la Chine.

En 1982, le Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) de France et le ministère chinois de l'Industrie nucléaire ont signé un accord de coopération, qui a débouché sur la construction conjointe d'une centrale nucléaire dans la baie de Daya. Équipée de deux réacteurs nucléaires de facture française, d'une puissance de près de 1 000 MW chacun, cette centrale a été mise en service en 1994. Au fil du temps, d'autres projets communs ont suivi dans le domaine industriel, avec la construction et la mise en service des centrales de Ling'ao (phase 1 en 2002 et phase 2 en 2003), de Qinshan 2 (en 2012) ou encore de Hongyanhe 1 (en 2013).

On pourrait ajouter à cette liste la centrale nucléaire de Taishan, qui sera la première centrale au monde à disposer de deux réacteurs nucléaires de type EPR (réacteur pressurisé européen, considéré comme un réacteur de 3e génération) à sa mise en service, prévue pour 2014-2015. Ce projet, négocié dès 2007 entre Areva et la CGNCP (China General Nuclear Power Corporation) pour un montant d'environ 8 milliards d'euros, est une fierté française. En décembre 2013, le premier ministre d'alors Jean-Marc Ayrault avait visité le chantier en cours, vantant le savoir-faire nucléaire français et le partenariat nucléaire sino-français entrepris 30 ans plus tôt. La construction d'une prochaine centrale, celle de Fuqing, est actuellement en pourparlers.

La coopération sino-française couvre également les domaines de la R&D. Dès 1989, 500 techniciens chinois, surnommés les « apprentis d'or », ont été formés au nucléaire dans des centres de recherche du CEA. En 2010, l'Institut franco-chinois de l'énergie nucléaire (Ifcen) a ouvert ses portes à Zhuhai, suite à un accord signé entre l'université Sun Yat-sen et un consortium de cinq grandes écoles françaises. Cet établissement propose des cursus de 6 ans sur le génie nucléaire et l'exploitation des centrales, ainsi que sur les matériaux et le cycle du combustible.

La sûreté et la sécurité nucléaires à l'ordre du jour

En outre, la visite de Xi Jinping en France en mars dernier, qui célébrait à la fois le cinquantenaire des relations diplomatiques sino-françaises et le trentenaire de la collaboration entre les deux pays dans le nucléaire civil, a été l'occasion de sceller de nouveaux partenariats. Areva et China National Nuclear Corporation (CNNC) ont ratifié entre autres le projet de traitement-recyclage des combustibles usés, lancé en avril 2013. Ces deux groupes prévoient également de créer une coentreprise, qui œuvrera en Chine dans le domaine des systèmes de contrôle-commande numérique de sûreté. Par cette initiative, le côté français cherche à avancer ses pions sur le marché chinois nucléaire en plein boom, alors que le parc nucléaire français décroît ces dernières années; le côté chinois souhaite s'imprégner de l'expertise française pour perfectionner la sûreté de ses centrales.

Selon la définition de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique), la sûreté nucléaire correspond « aux conditions d'exploitation correctes, à la prévention des accidents ou à l'atténuation de leurs conséquences, avec pour résultat la protection des travailleurs, du public et de l'environnement contre des risques radiologiques induits ». Elle est régie différemment d'un État à un autre, malgré la tendance à une harmonisation globale. En France, cette sécurité nucléaire est assurée par l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), qui ont déjà noués des liens étroits avec leurs homologues chinois, à savoir l'Administration nationale de sécurité nucléaire de Chine (NNSA) et le Centre de sécurité nucléaire (NSC).

À ne pas confondre avec le terme de « sécurité nucléaire », qui ne possède pas le même sens. Toujours selon l'AIEA, il s'agit des « mesures visant à empêcher et à détecter un vol, un sabotage, un accès non autorisé, un transfert illégal ou d'autres actes malveillants mettant en jeu des matières nucléaires et autres matières radioactives ou les installations associées, et à intervenir en pareil cas ». Ce champ relève plutôt des États, non d'organismes spécialisés.

Les 24 et 25 mars dernier, s'est tenu à La Haye, aux Pays-Bas, le 3e Sommet sur la sécurité nucléaire, auquel Xi Jinping a participé pour la première fois. Une cinquantaine de dirigeants réunis se sont entretenus notamment sur le stockage et le transport des matières fissiles, sur les normes relatives aux installations civiles, sur la coopération internationale en la matière, ainsi que sur les risques potentiels de terrorisme nucléaire ou radiologique. Xi Jinping a déclaré : « La Chine accorde la priorité absolue à la sécurité nucléaire dans son utilisation pacifique de l'énergie nucléaire. » Avant d'ajouter : « Nous devons renforcer les échanges afin d'apprendre les uns des autres et partager nos expériences, ainsi qu'améliorer la coordination entre les initiatives et mécanismes multilatéraux concernés. » En fait foi le Centre d'excellence sur la sécurité nucléaire Chine–États-Unis, dont les travaux de construction à Beijing devraient prendre fin en 2015.

Ainsi, la Chine rappelle que tout programme nucléaire doit faire la part belle à la sûreté et à la sécurité. Deux secteurs de plus en plus privilégiés, qui sans nul doute permettront d'affermir la coopération sino-française déjà engagée en la matière.



ANAÏS CHAILLOLEAU
Mis à jour le 02-07-2014